L’expulsion de chez elle d’une Madrilène de 87 ans, puis son décès ont créé d’énormes protestations en Espagne. En Suisse, la lutte pour des loyers décents s’organise.
Une femme de 87 ans emportée sur une civière hors du logement où elle a vécu près de sept décennies : plus que tout discours, cette image révèle la brutalité de la spéculation.
Le 23 septembre, à Madrid, l’expulsion de Maria del Carmen Abascal a provoqué un choc collectif. Un fonds de placement immobilier avait acheté son appartement et voulait augmenter son loyer de 275%. Décédée le 7 octobre, cette femme est devenue le visage d’un combat qui nous concerne aussi en Suisse : défendre nos logements contre ceux qui veulent en tirer toujours plus de profits.
A Madrid comme à Genève, Lausanne, Neuchâtel et Fribourg, la même logique frappe les locataires. Les loyers étranglent les budgets, les jeunes peinent à prendre leur autonomie, les familles sont chassées des quartiers où elles travaillent. Des immeubles sont vidés pour relouer plus cher. La pénurie fait le bonheur des investisseurs et le malheur des habitants. Derrière le mot « marché », répété comme un mantra par les milieux immobiliers et les partis de droite, il y a une contrainte implacable : personne ne peut renoncer à se loger. Les spéculateurs le savent et nous présentent la facture.
Colère populaire
En Espagne, l’expulsion de Maricarmen a fait éclater la colère populaire. Manifestations dans plusieurs villes, campements, mobilisation des syndicats de locataires : l’indignation est devenue un mouvement de masse.
En Suisse aussi, la riposte contre la spéculation prend de l’ampleur. Il y a d’abord eu le dépôt de notre initiative populaire le 23 juin, avec 140 000 signatures. Puis, le 12 octobre, le dépôt de la pétition dénonçant le contre-projet du Conseil fédéral, avec plus de 100 000 signatures rassemblées en 15 jours.
Sous la pression populaire, le gouvernement de Pedro Sánchez a présenté deux décrets :
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suspension jusqu’en 2030 de certaines expulsions de personnes vulnérables sans relogement ;
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prolongation des baux et renouvellement automatique mieux protégé ;
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restrictions aux achats spéculatifs des fonds ;
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encadrement des locations temporaires et par chambre ;
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mesures fiscales et aides au logement.
Des protections concrètes pour freiner la spéculation et sécuriser le toit des habitants.
Exigence de justice
En Suisse, l’initiative populaire de l’ASLOCA porte cette même exigence de justice. Elle demande des loyers fondés exclusivement sur les coûts effectifs, avec un rendement équitable, et un contrôle automatique et régulier. Entretenir un immeuble et rémunérer justement le capital investi, oui. Faire payer la pénurie et exploiter la détresse des personnes qui cherchent un toit, c’est non ! Les loyers du marché ne doivent plus servir d’alibi aux rendements spéculatifs.
Un rapport de force
Mais les milieux immobiliers ont leurs relais politiques. En Espagne, la majorité parlementaire des droites a rejeté les deux décrets. Pedro Sánchez a alors annoncé des élections anticipées pour le 29 novembre, avant de présenter de nouveaux décrets. Le mouvement social a imposé le logement au cœur de l’affrontement politique. Il nous rappelle que les droits des locataires se gagnent par un rapport de force.
Un Conseil fédéral avec les bailleurs
Ici, le Conseil fédéral choisit le camp des bailleurs. Il rejette l’initiative de l’ASLOCA et annonce un contre-projet fondé sur un loyer comparatif statistique, c’est-à-dire le loyer du marché, à la conclusion du bail, puis sur l’indexation en cours de bail. Les loyers déjà gonflés par la spéculation serviraient ainsi à justifier les suivants. L’abus deviendrait la norme légale !
Cette proposition est pire que le système actuel : elle affaiblirait encore plus la protection des locataires au lieu de faire respecter le mandat constitutionnel de lutte contre les loyers abusifs.
De Madrid à New York et de New York à la Suisse, la même exigence rassemble : un logement abordable, stable et décent. Faisons de notre colère une force capable de renverser le Monopoly des profiteurs et de gagner. Nos vies valent plus que leurs profits.
Carlo Sommaruga
Président
ASLOCA Suisse
Photo: (c) Keystone